J’avais plusieurs fois aperçu dans une des trois ou quatre rues du quartier cet homme âgé d’une soixantaine d’années – sans qu’il soit possible de donner un âge réel, et peut-être les premières fois où je l’aperçu avait-il moins de la soixantaine – et qui dans ma mémoire était toujours vêtu – printemps, hiver, automne ou été - d’un pardessus un peu vieillot, un peu démodé. C’était un homme d’une taille un peu en dessous de la moyenne, paraissant un peu chétif, les yeux comme protégés par de lunettes de vue à épaisse monture noire, la bouche comme cachée par une moustache grisonnante. Il marchait d’un pas que je trouvais hésitant, comme s’il s’excusait d’être là. Si je le remarquais, alors qu’il ne voulait pas l’être, c’est parce qu’il contrastait avec les autres passants dans une volonté – du moins je le croyais – sinon de se rendre invisible, au moins de prendre le moins de place possible. Je le voyais lorsque j’allais manger le soir au petit restaurant chinois – en fait un endroit de restauration rapide où certains plats n’étaient chinois que de nom. Il se tenait souvent, arrivé avant moi, à la même table au fond de la salle, comme un peu à l’écart. Par habitude de le voir je le saluais d’un signe de tête lorsque je me trouvais loin de lui, signe auquel il répondait en se soulevant brièvement et presque maladroitement de sa chaise, ou je lui adressais un bref « bonsoir » lorsque le hasard voulait que rejoignant ma table je passe non loin de lui à portée de voix et auquel il répondait par un bonsoir presque indistinct et timide Mais cette rencontre n’était pas quotidienne, car nous ne fréquentions pas ni lui ni moi tous les jours ce restaurant et parce que je n’avais pas d’horaire pour aller manger alors qu’il mangeait vers sept heures et demi.
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